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    Coupe du monde 2026: «L'Afrique est en train de rattraper son retard sur l'Europe», explique Abdoulaye Thiam

    2026/05/25
    Bonne nouvelle pour le Sénégal. Quinze supporters de l'équipe nationale de football, qui étaient en prison au Maroc, viennent d'être graciés par le roi Mohammed VI. Le président est allé les accueillir à l'aéroport de Dakar samedi soir. Bassirou Diomaye Faye est-il en train de miser sur le football pour remporter le match de la popularité contre Ousmane Sonko, le Premier ministre qu'il vient de limoger ce vendredi ? Abdoulaye Thiam est journaliste à Sud Quotidien et président de la section Afrique de l'Association internationale de la presse sportive. En ligne de Dakar, il répond à Christophe Boisbouvier.
    RFI : Dix équipes africaines à la Coupe du monde 2026, un record historique. Est-ce à dire que le football africain monte en puissance ?
    Abdoulaye Thiam : Absolument. On peut l'apprécier ainsi. Cela commence avec les exploits du Cameroun en 1990 – pou la première fois, une sélection africaine atteint les quarts de finale –, suivi du Sénégal en 2002, qui a réalisé la même performance. En 2010, le Ghana arrive jusqu'au stade des quarts de finale. En 2022, le Maroc réalise une performance XXL en rentrant dans le carré d'as.
    Le record historique de cette année correspond-t-il à de nouveaux investissements dans les infrastructures ou dans l'encadrement technique ?
    Oui, on peut prendre le cas du Maroc qui a fait un très grand bond en avant. Mais on peut parler aussi du projet « Goal », initié par Sepp Blatter, renforcé aujourd'hui par le projet « Forward », et qui a permis à de nombreuses fédérations africaines de disposer d'abord de sièges et deuxièmement, d'utiliser cet argent pour se renforcer. Ce sont les centres de formation, pour reprendre encore le cas du Sénégal avec Génération Foot en 2000, mais aussi et surtout le centre Diambars qui a été installé par un ancien international français d'origine sénégalaise, Patrick Vieira. Aujourd'hui, les centres pullulent un peu partout en Afrique, aussi bien en Côte d'Ivoire, au Maroc qu'au Mali. Je crois que l'Afrique est en train de rattraper son retard par rapport à l'Occident.
    Pour les Lions du Sénégal, le contentieux avec la CAF et le Maroc, à la suite de la finale de janvier dernier, ne risque-t-il pas de perturber les joueurs dans leur préparation ?
    Non, je ne le crois pas. Les Sénégalais ont compris que le jury d'appel de la CAF s'est trompé parce qu'il ne disposait pas d'une base légale pour pouvoir statuer.
    Mais la décision finale va revenir au Tribunal arbitral du sport. Elle n'est pas encore prise. En attendant, les Lions du Sénégal ne risquent-ils pas d'être déconcentrés dans leur préparation ?
    Non, je crois que les Sénégalais sont restés focus sur la Coupe du monde. On attendra effectivement après cette Coupe du monde, au mois d'août certainement - ou bien au mois de septembre, je ne sais pas exactement –, pour que le Tribunal arbitral du sport finisse par trancher cette question. Mais j'ose espérer qu'elle ira dans le sens du jury disciplinaire, qui a déjà eu à trancher en premier ressort en sanctionnant le Sénégal. C'est la jurisprudence actuelle. C'est-à-dire que, quand une équipe refuse de jouer et finit par rejoindre le terrain, ce que l'on peut prendre comme sanction, c'est de sanctionner le sélectionneur. Il a reçu des sanctions, des joueurs sénégalais aussi ont reçu des sanctions. Cela devrait s'arrêter là, mais on ne peut pas retirer un trophée après avoir déjà remporté la Coupe d'Afrique des nations.
    Il y a eu une bonne nouvelle pour le Sénégal ce week-end, la grâce du roi du Maroc pour les quinze derniers supporters sénégalais qui étaient emprisonnés. La présence de Bassirou Diomaye Faye, samedi soir, à l'aéroport Blaise-Diagne de Diamniadio, pour accueillir les supporteurs libérés, est-elle le signe que le président veut mettre les Lions du Sénégal dans son camp, au moment où il vient de limoger son Premier ministre, Ousmane Sonko ?
    Non, je ne le vois pas ainsi. Je pense que même si Ousmane Sonko était encore Premier ministre, rien ne s'opposait à ce que le président de la République puisse se déplacer lui-même. Parce que la diplomatie sénégalaise avait été mise en branle. Aujourd'hui, c'est un apaisement des cœurs à la veille de la fête de l'Aïd. Tous les Sénégalais n'arrêtent pas de féliciter et de remercier encore Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour cet acte d'une grande mansuétude.
    Mais de fait, la présence du président à l'arrivée des supporters ce week-end à Dakar n'est pas une façon pour Bassirou Diomaye Faye de s'attribuer le mérite de leur libération et donc de peser dans l'opinion face à Ousmane Sonko ?
    Je crois que, s'il le fait, c'est tout à fait normal et naturel. Je me souviendrai toujours de cette sortie du président Abdoulaye Wade qui disait à tout le monde : « J'ai misé sur l'équipe nationale du Sénégal et je récolte la mise. » On est en Afrique. On sait que dans tous les pays africains, l'équipe nationale, la sélection A, est une véritable vitrine. Quand il y a une performance, que ce soit au Sénégal ou ailleurs, il y a toujours le premier de cette nation, c'est-à-dire le chef de l'État, qui essaie de se mettre en avant pour communier avec son peuple. Je n'y vois pas un acte politique, même si tel était le cas. Je ne vois pas de problème par rapport à cela.
    Dans la compétition entre Bassirou Faye et Ousmane Sonko pour avoir la plus grande popularité au Sénégal, peut-on dire que cette grâce royale tombe bien pour le président de la République ?
    Absolument. Cela tombe bien pour le président de la République de s'approprier une telle victoire diplomatique. C'est important parce que, comme vous le savez bien, depuis un certain temps au Sénégal, on constate qu'il y a eu beaucoup de défaites sur le plan international. On se souviendra toujours qu'au niveau de la Banque africaine de développement (BAD), c'est un Sénégalais qui n'a pas pu gagner. Les gens aussi ont remis sur la table la défaite d'Abdoulaye Bathily au niveau de la Commission de l'Union africaine. C'est important pour le chef de l'État, surtout dans un contexte politique actuel. C'est tout à fait normal qu'il monte au créneau pour tout communier avec son peuple en perspective de la Coupe du monde.
    Pour les Léopards du Congo, l'épidémie d'Ebola ne risque-t-elle pas de compliquer leur préparation au moment où la Maison-Blanche veut imposer un isolement de trois semaines à la sélection congolaise ?
    Je ne vois pas en quoi les joueurs sont directement concernés. Ce sont tous des internationaux évoluant dans les championnats les plus huppés en Europe. Je ne vois pas en quoi ils sont concernés directement, d'autant plus que leur camp de base, qui devrait avoir lieu à Kinshasa, a été annulé. Ils ne se déplacent pas au Congo, ils vont rester en Belgique. Je ne vois pas pourquoi ils mériteraient un tel traitement.
    Restez-vous optimiste pour leur venue aux États-Unis le 11 juin ?
    Oui, je pense qu'ils seront aux États-Unis. Ils viendront le 11 juin. J'ose espérer aussi qu'ils vont transformer cette situation en démonstration de force à la face du monde. Ce n'est pas un virus Ebola qui va les empêcher de démontrer à tout le monde que c'est une belle équipe qui mérite sa qualification à cette Coupe du monde. En tout cas, je leur fais confiance. J'espère que ça ne va pas affecter l'équipe nationale de la République démocratique du Congo.
    Le président de la CAF, Patrice Motsepe, croit à la victoire d'une équipe nationale africaine à la Coupe du monde 2026. Y croyez-vous aussi ou pas?
    Il n'est pas le seul à y croire. Moi j'y crois. J'ai rappelé le retard que l'Afrique est en train de rattraper par rapport à l'Europe. Il y a beaucoup plus de rigueur. Les fédérations maîtrisent aujourd'hui la haute compétition. Les États ne lésinent pas sur les moyens pour mettre les sélections africaines dans d'excellentes conditions de performance et de séjour. Le Maroc a réussi à rentrer dans le carré, c'est-à-dire les demi-finales, avant son élimination contre la France. À l'époque, nous avions cinq équipes. Nous en avons dix et pas les moindres. Je pense que, pas uniquement une seule équipe africaine, mais deux, voire trois, pourraient même atteindre les demi-finales et pourquoi pas monter sur la plus haute marche du podium au soir du 19 juillet dans le New Jersey.
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    Enlèvement d'enfants métis sous la colonisation belge: «L'objectif était de protéger l'ordre établi catholique»

    2026/05/23
    Retour sur la condamnation de l'État belge pour crime contre l'humanité pour sa politique systématique d'enlèvement d'enfants métis pendant la colonisation. Une condamnation historique prononcée fin 2024 et définitive depuis vendredi 22 mai 2026 puisque la cour de cassation de Bruxelles a rejeté le pourvoi de l'État belge. Une victoire pour les cinq femmes qui avaient assigné la Belgique en justice. Toutes, nées au Congo d’une mère noire et d’un père blanc, ont été arrachées à leurs familles pendant la colonisation belge, alors qu’elles n’avaient que deux à cinq ans, au nom d’une politique de ségrégation raciale. Le documentaire Métisses, cinq femmes contre un crime d'État retrace leur combat, et revient sur leur parcours mêlant animation et prises de vues réelles. RFI reçoit Quentin Noirfalisse, co-réalisateur du film avec Jean-Charles Mbotti Malolo.
    RFI : Les cinq femmes que vous filmez ont attendu des décennies avant d'assigner l'État belge en justice pour des faits qui sont aujourd'hui qualifiés de crime contre l'humanité. Comment expliquez-vous un tel silence pendant si longtemps ?
    Quentin Noirfalisse : Je pense qu'il y a eu une chape de plomb dès l'indépendance du Congo en 1960, côté belge, sur ce qui s'était passé pendant la colonisation, l'ensemble des crimes en général. La « question métisse », comme on l'appelait à l'époque coloniale, était d'abord un rapport raciste aux enfants métis et en même temps une manière de gérer l'inévitable puisque les colons, dès le début, ont fait des enfants, très souvent de façon non consentie, avec de très jeunes femmes, puisque les mères de ces cinq dames ont quinze, seize ans parfois. C'est évidemment un épisode pas très glorieux dont les Belges n'ont pas beaucoup parlé. Mais comme le reste de l'histoire, puisque, aujourd'hui encore, on peine à enseigner l'histoire de la colonisation dans les écoles primaires et secondaires en Belgique.
    Connaissiez-vous déjà cette page de l'histoire coloniale belge avant ce film ?
    Non, pas du tout. C'est un film qu'on m'a proposé de reprendre. C'est un épisode que je ne connaissais pas, alors que je pensais quand même connaître un peu les basiques de l'histoire. J'ai appris énormément de choses. Beaucoup de choses qui m'ont révolté aussi. Je pense que la chose qui m'a le plus surpris, c'est à quel point l'État belge est allé loin dans la démarche de vouloir séparer et retirer les métis à leur milieu, à leur village, à leur mère. Cela a été un voyage assez fascinant, à la fois dans leur témoignage personnel, mais aussi dans la grande Histoire qu'elles incarnent.
    Elles ont en commun d'avoir été placées dans des institutions religieuses, notamment à Katende, dans l'actuelle province du Kasaï central où, après l'indépendance, ont eu lieu d'énormes troubles. C'est là qu'elles sont abandonnées ?
    Voilà. On dit souvent que l'indépendance au Congo s'est passée de façon relativement apaisée, peut-être par rapport à d'autres pays. Des pillages, beaucoup de Belges sont partis, etc. Mais la réalité, c'est qu'il y a eu cinq ans de guerre civile jusqu'à l'avènement de la dictature. Tout cela est une histoire que l'on ne raconte pas dans le film. Mais elles se retrouvent au milieu de cela, avec l'abandon par l'État belge qui est un tuteur. D'ailleurs elles le disent encore aujourd'hui : « On nous a dit que l'État belge était notre tuteur. » Elles se rappellent avoir eu des dons du couple royal, des lits offerts par la reine Fabiola, etc. Et après, le « tuteur », quand il s'agit de faire son rôle de tuteur et de protéger, n'est plus là. Il s'en va parce que finalement, ce n'était pas vraiment l'objectif, protéger ces enfants. C'était avant tout pour protéger une forme d'ordre établi – l'ordre établi catholique –, le fait de ne pas vouloir parler du fait que dans toute colonisation il y a cette « création » entre guillemets d'enfants métisses. Chaque État colonisateur peut offrir une réponse par rapport à cela, une réponse parfois très dure. On a des cas en Indochine, en Côte d'Ivoire aussi de placement d'enfants dans des orphelinats. Aux Pays-Bas, on fait la même chose. Mais au Congo belge, l'État est allé particulièrement loin dans l'aspect systématique de cette discrimination. On voit que cette question de l'eugénisme, du racisme et en même temps de la peur, entre guillemets, des rébellions… – puisqu'il y a des exemples de rébellions de métisses, qui terrorisent certaines personnes –, ce mélange de racisme et de crainte des métis de la société est très présent et l'État belge lui donne une réponse terrible.
    Dans quelles conditions vivaient ces femmes dans ces instituts religieux ? Quel impact cela a-t-il eu sur leur vie ?
    Les recherches des historiens et historiennes qui travaillent sur cette question montrent que, selon les orphelinats et les pensionnats, les lieux de placement, les conditions étaient parfois différentes. Pour les cinq femmes du film, elles sont à  Katende dans un endroit relativement perdu au milieu du pays, même s'il y a beaucoup de plantations de coton, il y a du commerce, il y a quand même du monde. Mais à Katende, la situation n'est pas bonne. D'ailleurs, les sœurs elles-mêmes s'en plaignent dans des courriers qu'on a pu lire, où elles disent qu'elles ne reçoivent pas assez d'argent de la part de l'État belge.
    Elles racontent également les sévices qu'elles ont subi.
    Elles racontent deux types de sévices. Il y a d'abord des sévices par la faim, l'absence de nourriture correcte. Et il y a aussi des sévices plutôt, je dirais, moraux, mentaux. Il y a un abandon. Il y en a une qui a cette phrase très forte qui dit : « Les sœurs ont voulu remplacer nos mères, mais une mère, une maman, cela ne se remplace pas. Une maman, c'est une maman. » Il y en a une effectivement qui dit avoir subi un ou deux sévices physiques. Il y en a qui étaient mises de côté. C'était compliqué pour elle, comme on les appelait « les enfants du péché ». Un enfant du péché, quand on grandit dans un milieu catholique, c'est très dur parce qu'on leur parle de péché toute la journée. Moi, j'ai retenu l'abandon, la malnutrition qui ont fait du mal à certaines. Mais avant tout, c'est cette espèce de déracinement d'un milieu familial dont elles se rappellent par bribes. Mais elles en ont des souvenirs assez heureux. C'est cela qu'on leur a enlevé.
    Sur le plan juridique, pourquoi parle-t-on de crime contre l'humanité s'agissant de ce qu'elles ont vécu ?
    Sur le plan juridique, l'idée des avocats, c'était de dire que, à la même époque, la Belgique, une des parties prenantes du procès de Nuremberg, a poussé pour la condamnation de l'État allemand dans le cadre de crimes similaires qui étaient des enlèvements d'enfants germano-polonais à l'époque du Reich, pour les placer dans des maisons d'« éducation » entre guillemets, et donc dans une institution allemande. Des personnes membres de cette institution ont été condamnées pour crime contre l'humanité dans les procès de Nuremberg en 1948. Évidemment, la Belgique a reconnu ce jugement. Et donc les avocats s'appuient là-dessus pour dire : « Oui, mais au même moment, la Belgique faisait la même chose au Congo. » Puisque ces actes d'enlèvements ont continué quasiment jusqu'à l'indépendance. Parmi les femmes qui sont dans le film, certaines sont nées en 1950-1951. Il y avait une concomitance de temps. Les avocats disaient que l'État belge ne peut pas dire qu'il n'était pas au courant que ce qu'il faisait à ce moment-là n'était pas problématique. C'est pour cela qu'il y a cette recherche de la condamnation au titre de crime contre l'humanité.
    Après ce film, qu'aimeriez-vous que le public retienne en priorité ?
    Je pense que le premier but est de mettre au courant. C'est un premier prisme, sans doute parce qu'il est vu du point de vue des enfants. Pour les jeunes, pouvoir se rendre compte que tout cela a existé. Ce n'est pas si loin, 1950-1960. Et de rendre hommage à ces femmes. J'espère que, grâce à cela, leur témoignage se retrouvera dans les livres d'histoire.
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    Le ministre congolais Patrick Muyaya: «L'AFC/M23 n'a aucune expérience de gestion des épidémies»

    2026/05/22
    Ebola, restrictions américaines, gestion de l'épidémie dans les zones sous contrôle de l’AFC/M23... Il y a moins de trois mois, la RDC et les États-Unis signaient un protocole d'accord de coopération sanitaire de 1,2 milliard de dollars sur cinq ans. Aujourd'hui, Washington classe l'Ituri en zone interdite, détourne des vols commerciaux et impose des restrictions d'entrée aux ressortissants congolais. L'épidémie d'Ebola Bundibugyo, déclarée urgence sanitaire mondiale le 17 mai, a atteint Goma et Butembo, des zones sous contrôle de l'AFC/M23 où l'aéroport de Goma est fermé et les frontières aussi. Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement congolais, reconnaît que l'accord avec Washington n'a pas encore commencé à produire ses effets. 
    RFI : Le 26 février 2026, la RDC et les États-Unis ont signé un protocole d'accord de coopération sanitaire sur cinq ans, d'un montant de 1,2 milliard de dollars. Concrètement, qu'est-ce que cet accord change aujourd'hui dans la réponse à l'épidémie d'Ebola en Ituri ?
    Patrick Muyaya : C'est un accord qui vient dans la suite de plusieurs autres accords que nous avons avec le gouvernement américain. Il prévoit, entre autres, l'extension des financements pour donner des réponses à des épidémies, comme celle que nous avons en cours. Mais c'est un accord qui doit commencer à produire ses effets. Nous n'y sommes pas encore et nous avons déjà la situation que nous connaissons actuellement. Cela dit, parallèlement, le gouvernement américain s'est déjà mobilisé auprès de certains partenaires pour apporter son appui à la riposte que nous organisons actuellement. Et nous pensons que dans les jours qui viennent, cet appui devrait s'accroître.
    Soyons concrets. Ce protocole prévoit explicitement la mise en place d'un système national intégré de surveillance et de réponse aux épidémies, avec un réseau de laboratoires capables de détecter et d'investiguer une épidémie dans un délai de sept jours. Concrètement, où en est-on avec ce système de surveillance promis dans l'accord ?
    Nous sommes dans un système de surveillance qui existe déjà. N'oubliez pas que nous avons des laboratoires. Par exemple, à Goma, nous avons deux laboratoires de référence, et d'autres dans plusieurs parties du pays. L'accord a été signé depuis le mois de février. Nous ne sommes qu'au mois de mai. On n'est peut-être pas encore entré dans la phase d'exécution qui permet de voir tout cela se mettre en place, mais je crois que l'urgence de cette épidémie pourra nous permettre, dans le cadre des discussions en cours avec les autorités américaines, de voir comment on peut aller plus rapidement.
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    Malgré ce protocole d'accord, l'administration américaine a classé l'Ituri au niveau quatre, interdit à ses ressortissants de s'y rendre et imposé des restrictions d'entrée aux détenteurs de passeports non américains ayant séjourné en RDC, en Ouganda et au Soudan du Sud. On a même cette illustration avec ce vol Air France, qui a été dérouté vers Montréal parce qu'un passager congolais avait été embarqué par erreur. Vous avez dit vous-même que le dialogue est engagé avec Washington. Où en sommes-nous aujourd'hui ?
    Le ministre de la Santé, encore hier, discutait avec les responsables américains à Kinshasa et ceux des Centers for Disease Control. Il faut considérer qu'il y a comme une forme de traumatisme que l'humanité a subi au moment de la pandémie de la Covid. Et je crois qu'aujourd'hui, tous les États du monde essaient de prendre le maximum de précautions, parce que la question de la santé devient, par exemple pour les Américains, une question de sécurité nationale. Nous le comprenons, mais en même temps, nous leur disons : écoutez, il y a la connaissance de la maladie qu'il faut avoir, parce qu'aujourd'hui, il ne faut pas confondre le mode de contamination du Covid, qui s'est fait essentiellement par aérosol, c'est-à-dire par la salive et par la respiration, avec la nature de la contamination d'Ebola, qui se passe par les contacts physiques.
    Concrètement, ces discussions n'ont rien donné ?
    Non, on ne peut pas dire que les discussions n'ont rien donné. La mesure a été prise il y a quelques jours et je vous dis que nous nous sommes pleinement déployés avec notre expertise et notre expérience pour essayer de contenir la transmission. Nous avons des discussions avec le gouvernement américain qui leur permettront de se rendre compte du fonctionnement de notre dispositif de riposte, d'avoir davantage d'éléments sur l'épidémie. Et je pense qu'à partir de ce moment-là, une évaluation pourra être faite. Parce que n'oubliez pas que pour nous, comme République démocratique du Congo, nous avons la Coupe du monde qui arrive. Nous avons une équipe qualifiée. Il serait bien pour nous de pouvoir nous y rendre pour que notre équipe puisse être pleinement soutenue. Et je pense que dans la discussion avec les autorités américaines, c'est une question qui sera sur la table.
    Justement, en parlant de votre équipe nationale. La RDC vient de se qualifier pour la Coupe du monde de football. Des milliers de supporters congolais voudront sans doute se rendre aux États-Unis pour soutenir les Léopards. Avec les restrictions américaines actuelles liées à Ebola, comment cela va-t-il se passer concrètement ?
    Concrètement, il faut d'abord considérer qu'il y a la problématique des visas pour ceux qui veulent partir de Kinshasa principalement. Mais n'oublions pas que nous avons de fortes communautés congolaises, à la fois aux États-Unis et au Canada. Ce sont aussi des bassins de supporters sur lesquels on peut compter. Mais nous, ici, l'idée, c'est de nous assurer que les Congolais de partout dans le monde, pour ceux qui le veulent et dans la mesure du possible, puissent se rendre aux États-Unis. Il est donc question pour nous de voir comment, d'ici le démarrage de la Coupe du monde et à partir de l'évolution de la riposte, nous pouvons faire une évaluation avec les autorités américaines pour voir comment cette mesure peut être levée.
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    Cela veut dire qu'à moins d'un mois, vous n'avez pas de réponse à donner aux Congolais sur cette question ?
    Mais non, ce n'est pas que nous n'avons pas de réponse à donner aux Congolais. Les Congolais qui sont aux États-Unis ou au Canada ne sont pas concernés par ces restrictions. Pour ceux qui sont sur le territoire congolais, ce sera tributaire des mesures prises par les Américains à partir des éléments d'information dont ils disposent. Mais nous, à partir des éléments de la riposte, nous sommes dans des discussions, y compris au niveau stratégique et politique. Je voudrais être optimiste : on pourra trouver une solution pour ceux qui voudront partir de Kinshasa pour assister à la Coupe du monde au mois de juin prochain.
    Restons dans la riposte. Washington a annoncé 23 millions de dollars en aide bilatérale d'urgence. Londres a versé un million de livres à l'OMS. Pretoria a contribué à hauteur de 2,5 millions de dollars au Fonds africain contre les épidémies. L'OMS dit avoir débloqué près de 4 millions de dollars depuis ses réserves internes. Lors de la conférence de presse du 20 mai, le ministre de la Santé Roger Kamba avait confirmé qu'un premier montant avait été décidé en Conseil des ministres. Mais le chiffre exact n'a pas été rendu public. Quel est ce montant ?
    Une chose est claire : pour cette épidémie, le premier qui s'est mobilisé, c'est le président de la République lui-même. Je rappelle que le cas index a été rapporté au ministère de la Santé le 5 mai. Les spécialistes disent généralement qu'il faut respecter une période dite sept-un-sept : sept jours pour identifier la souche, un jour pour faire la déclaration de l'épidémie, et sept autres jours pour mettre en place la riposte. Lorsque vous regardez, on a découvert le premier cas index le 5 mai, et au 15 mai, des prélèvements étaient déjà en mesure de confirmer la souche. Et le ministre de la Santé s'est rendu deux jours après en Ituri pour s'assurer de l'effectivité de la riposte. Nous accueillons favorablement tous les financements qui arrivent. Plus on a de moyens, plus on peut être efficace sur le terrain. Parce que nous avons, comme je l'ai dit tout à l'heure, l'expérience et l'expertise. Je pense qu'aucun autre pays n'a connu autant d'épidémies que nous.
    La question portait sur les chiffres. Combien le gouvernement congolais a-t-il débloqué ?
    Mon collègue de la Santé vous communiquera les premiers chiffres qui ont été décaissés et l'ensemble des apports qui ont été reçus. Mais le principe, pour nous, c'est la transparence.
    L'épidémie touche aussi des zones sous contrôle de l'AFC/M23. Le mouvement n'a pas rouvert l'aéroport de Goma malgré l'appel de Denis Mukwege, prix Nobel de la paix. Selon nos informations, l'AFC/M23 prépare sa propre task force de riposte, avec le Dr Freddy Kaniki au niveau politique et Benjamin Mbonimpa à la coordination technique. Comment le gouvernement congolais organise-t-il la réponse sanitaire dans des zones qu'il ne contrôle pas ?
    La première chose que je dois relever, c'est que les supplétifs du Rwanda, l'AFC/M23, n'ont aucune compétence en matière de gestion des épidémies. Premièrement. Deuxièmement, vous avez vu que le Rwanda s'est tout de suite empressé de fermer la frontière. Vous avez l'aéroport qui est fermé. Rappelez-vous qu'au 30 octobre, nous étions ici à Paris pour la conférence humanitaire. L'aéroport devait être ouvert pour des besoins humanitaires. Ça ne l'a pas encore été. Frontières fermées, aéroports fermés. Comment arrive-t-on à déployer la riposte ? Il est évident que l'attitude affichée par le Rwanda et le M23 démontre qu'ils ne sont pas en mesure, et ne seront jamais en mesure, d'apporter les réponses qu'il faut dans la mise en place de la riposte. Parce que lorsqu'il y a eu les événements de Goma en janvier 2025, nous recevions des données des différentes zones de santé dans la province du Nord-Kivu, et à la suite de cela, nos médecins qui étaient sur place ont été intimidés. Certains ont même été arrêtés. Aujourd'hui, il va se poser un problème clair de sécurité pour ceux qui sont responsables sur place. La meilleure manière, pour nous, de déployer la riposte et d'y envoyer, pourquoi pas, le ministre de la Santé et le Dr Muyembe, c'est que le Rwanda sorte de notre territoire. Lorsque cette population a besoin de soutien et de mesures de santé, la première chose qu'ils font, c'est fermer la frontière. Le Rwanda ne donne aucune attention ni à la sécurité sanitaire ni à la sécurité physique de la population. La meilleure solution serait qu'il quitte. Comme ça, nous serons en mesure de gérer l'épidémie et les soins de santé de nos populations.
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    Au-delà des postures politiques, techniquement, il y a des passerelles entre l'AFC/M23 et le gouvernement.
    Nous avons un médiateur et nous sommes en train de discuter de la question, y compris avec les médiateurs. Mais si le Rwanda décide de fermer la frontière, si les échantillons doivent être envoyés à Kinshasa pour davantage d'examens, si Kinshasa doit envoyer des équipes sur place, comment ces équipes arriveront-elles là-bas ? Frontières fermées, aéroports fermés.
    Mais il y a des passerelles entre vous et l'AFC/M23. On peut prendre l'exemple des épreuves du baccalauréat, qui se déroulent en même temps dans les zones sous contrôle AFC/M23 et dans les zones gouvernementales. Comment ce type de coopération fonctionne-t-il ?
    Il est clair que nous avons un système éducatif bien organisé. Il est hors de question de perturber davantage les parcours scolaires de nos enfants. Mais ici, nous sommes devant une urgence de santé publique qui requiert un renforcement des capacités sur place, et ce renforcement ne peut arriver que par voie aérienne. Avec un aéroport fermé, c'est compliqué. Je ne peux pas vous dire actuellement comment ça se passe, parce qu'il y a un risque d'exposer les personnels sanitaires qui sont sur place. Mais une chose est sûre : nous suivons la situation, que ce soit en Ituri, au Sud-Kivu ou au Nord-Kivu.
    On va terminer avec cette question. Dans ce contexte de guerre à l'est, d'épidémie d'Ebola déclarée urgence internationale, la plateforme au pouvoir maintient sa campagne pour une révision de la Constitution et un troisième mandat possible pour le président Félix Tshisekedi. Comment justifiez-vous cette priorité politique en ce moment ?
    Il faut faire la nuance entre ce qui relève de la politique et ce qui relève du gouvernement. Nous sommes un gouvernement redevable et transparent. Le Président a abordé ce sujet publiquement dans sa communication. Il a fixé le cadre. Il ne devrait pas y avoir de sujets tabous parce que les Congolais sont en droit de débattre de tout, y compris de la Constitution, pour autant que ces débats ne soient pas confisqués. C'est un débat qui doit se faire dans l'écoute. Si nous parlons de la qualification à la Coupe du monde, tous nos compatriotes de la diaspora veulent la double nationalité. Et pour y arriver, on doit passer par la Constitution. Il faut éviter de personnaliser ces débats parce qu'au bout de vingt ans depuis la promulgation de la Constitution, nous sommes en droit de nous interroger sur les mécanismes qui peuvent nous permettre d'assurer l'efficacité de l'État. Lorsque vous regardez les démembrements des provinces, en termes d'élus qui doivent en sortir dans l'esprit de la Constitution, on peut être dans les 8 à 10 000. C'est très lourd politiquement, y compris pour la prise en charge et la complexité de l'organisation des élections. Mais la priorité pour nous, c'est que nous puissions obtenir rapidement le départ des troupes rwandaises et de leurs supplétifs, qui maintiennent nos populations dans un état de terreur. Lorsque nous pourrons recouvrer notre intégrité territoriale, nous pourrons faire ces débats avec nos compatriotes de Goma et de Bukavu. Parce que si c'est un débat national, eux aussi ont le droit au chapitre.
    Ce que vous dites, c'est que le référendum, s'il a lieu, ne pourra avoir lieu qu'après le règlement de la question sécuritaire ?
    Le référendum est une élection. Une élection est précédée toujours par une identification et un enrôlement des électeurs. Et je pense que vous avez, dans votre question, répondu à la question.
    Donc vous n'organiserez pas ce référendum avant que la paix soit complètement rétablie ?
    Il est clair que le l'objectif de la paix, c'est l'objectif prioritaire.
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    «Les Russes sont en train de négocier leur départ du Mali», affirme le député français Bruno Fuchs

    2026/05/22
    « Les Russes sont en train de négocier leur départ du Mali et la junte au pouvoir à Bamako va tomber dans quelques semaines ou quelques mois. » C'est du moins ce qu'affirme sur RFI le député français centriste Bruno Fuchs, qui préside à l'Assemblée nationale la commission des Affaires étrangères. La semaine dernière, Bruno Fuchs a accompagné le président français Emmanuel Macron au sommet Afrique-France de Nairobi, au Kenya. Aujourd'hui, il fait une analyse comparée des atouts de la France et de la Russie en Afrique. Et pronostique un prochain duel à Madagascar.
    RFI : « L'Afrique a besoin d'investissements plutôt que d'aides publiques. Et cela tombe bien, car on n'a plus totalement les moyens », a déclaré Emmanuel Macron la semaine dernière à Nairobi, au Kenya. Mais à l'heure de l'épidémie d'Ebola, comment empêche-t-on la baisse de 37 % des fonds de la chaîne de surveillance des épidémies en Afrique ?
    Bruno Fuchs : On fait avec 37 % de moins immédiatement, et on fait un plaidoyer auprès de tous les acteurs qui ont de l'influence – des parlementaires, des scientifiques, des ministres, des présidents de la République – pour réaugmenter cette dotation. On voit bien que l'intérêt du monde – pas uniquement d'une partie de l'Afrique, vous parlez d'Ebola, mais il existe d'autres situations – est de multiplier et de renforcer les coopérations, d'avoir une vision multilatérale de la résolution des grands sujets qui touchent l'humanité. La santé, mais également l'environnement, qui est un sujet crucial. Démontrer à ceux qui, délibérément, baissent leurs contributions que ce n'est pas à leur bénéfice. Ils pensent qu'en baissant leur contribution, ils s'avantagent. C'est une erreur, car nous verrons que, sur les épidémies ou sur le climat, les conséquences pour ceux qui baissent sont aussi importantes que pour les autres. On fait avec ce qu'on a, aujourd'hui. C'est vrai pour l'ONU, pour les réfugiés, pour tous les grands budgets d'entraide. Et vite, on fait le plaidoyer pour réaugmenter ces budgets en démontrant que c'est au détriment de tout le monde, notamment de ceux qui baissent leur budget.
    Le sommet Afrique-France de Nairobi de la semaine dernière, vous y étiez, a mis l'accent sur l'économie. Mais en désertant le terrain politique, la France ne risque-t-elle pas de se banaliser en Afrique et de laisser le champ libre à des concurrents stratégiques comme la Russie ?
    Non, on n'abandonne pas le champ politique. Je pense qu'on a deux grandes zones : la zone des pays anglophones comme le Kenya et Nairobi, où nous sommes l'un des partenaires en concurrence avec les autres. Et la partie francophone. Là, nos relations sont plus compliquées parce qu'on n'est pas encore sortis complètement – et je pense que le discours de Nairobi nous en fera sortir, j'espère, définitivement – d'une relation coloniale, puis postcoloniale, françafricaine, toutes les étapes que l'on connait. Ces deux situations sont différentes. Ce qu'on a pris comme engagement depuis un moment – et le président à Nairobi l'a clairement dit quand on parlait de relations politiques –, dans l'imaginaire des gens, c'était de l'ingérence : on place des présidents, etc. Il m'est arrivé à Dakar, dans la rue, de croiser des étudiants ou des gens dans la rue qui m'ont dit : « De toute façon, notre président, c'est Macron. » À l'époque de Macky Sall. Je leur ai dit : « Mais vous rigolez. » Mais c'est encore l'imaginaire. Il faut couper entièrement avec cela. Mais cela ne veut pas dire que l'on n'a pas de relations politiques avec les États. Mais des relations politiques en reconnaissant la souveraineté et l'identité des États africains, notamment francophones. Les relations politiques existent, mais l'ingérence est maintenant clairement et définitivement arrêtée. On a également supprimé nos emprises militaires. On supprime l'ingérence, on n'a plus d'emprise militaire et donc les relations deviennent forcément principalement économiques, et également – c'est l'une des grandes forces de la France – culturelles, sportives. Il y a d'autres sources d'influence et de diplomatie. Mais c'est principalement l'économie. C'est un raisonnement assez logique. Maintenant, la question qui se pose : avons-nous les entreprises, la volonté, les entrepreneurs pour aller investir plus fortement en Afrique que l'on ne le fait aujourd'hui ? Auquel cas, ce sont les autres pays concurrents qui rafleront la mise et qui auront des relations privilégiées avec l'Afrique.
    Donc, la balle est dans le camp des opérateurs économiques français ?
    Et des politiques qui doivent créer les conditions pour que les chefs d'entreprise aient envie d'y aller. Par exemple, j'ai envoyé une mission parlementaire en RDC à Kinshasa, qui est revenue il y a quelques jours et qui va finaliser la semaine prochaine un traité de coopération économique entre la France et la RDC. La Chine a un traité de coopération [avec la RDC] avec des avantages fiscaux, de stabilité, sociaux, etc. Nous, nous n'avons pas de traité de coopération économique. Voilà typiquement un rôle dans lequel nous, politiques, sommes capables de créer un cadre dans lequel on peut favoriser l'arrivée d'entreprises françaises en sécurisant leurs investissements.
    Vous parliez du Sénégal. Vous qui étiez à Nairobi la semaine dernière, comment expliquez-vous que des chefs d'États souverainistes comme le Sénégalais Bassirou Diomaye Faye, ou même ouvertement pro-russes comme le Centrafricain Faustin Archange Touadéra, aient fait le déplacement pour ce sommet Afrique-France ?
    Je pense – j'en suis même certain et je le constate tous les jours quand je me déplace en Afrique – que la France – l'Europe, on va dire, pour ne pas être immodestes non plus – propose le meilleur modèle de partenariat à ses partenaires, notamment africains. Qui fait plus que la France sur la biodiversité ? Qui fait plus que la France sur la santé, les vaccins ? Qui fait plus que la France sur l'enseignement, sur l'entrepreneuriat ? Ce modèle universaliste, ce ne sont pas les Russes qui le font, ce ne sont pas les Américains qui le font, ce ne sont pas les Chinois qui le font. Je pense que ce modèle trouve un écho en Afrique. Là où il y a des problèmes, c'est notre comportement qui date de la colonisation, toute l'histoire qu'on a pas soldée avec l'Afrique francophone, et je pense qu'on est en train de le faire. Mais si on élimine tous les irritants – le franc CFA, la question des visas, etc. – on redeviendra une puissance désirée. Autre facteur : quand vous voyez les crises actuelles dans le monde, qui est fiable dans ses engagements ? Ce ne sont pas les Américains, demandez aux pays du Golfe qui n'ont pas été protégés par les Américains ! Ce ne sont pas les Russes qui sont en train de quitter le Mali parce que cela ne se passe pas bien pour eux, ils ne résistent pas, ils partent. La France est là, la France est fiable et elle fait face à ses engagements, quelles que soient les circonstances. Ce modèle, je pense, les pays africains l'entendent. Concernant la Centrafrique, on a normalisé nos relations, on a retrouvé des relations normales avec le président Faustin Archange Touadéra. Les Russes sont là-bas. Nous aussi. Il faut qu'on apprenne à travailler avec tout le monde. La France – et aucun pays occidental – n'est à l'échelle des besoins des pays africains. La France seule ne peut pas répondre à l'ensemble des besoins d'un pays, et a fortiori de tous les pays africains. Donc, il faut travailler avec tout le monde, il faut apprendre cela. Il y avait une contradiction côté français : les Français sont les chantres du multilatéralisme, c'est vrai, on y croit. Sauf pour un espace dans le monde, l'Afrique francophone, où nous avons été, jusqu'à Nairobi, unilatéraux. On impose nos vérités, on impose nos vues et on ne supporte pas que l'on nous résiste. Je pense que cette contradiction est en train d'être résolue et je pense qu'elle l'a été définitivement à Nairobi.
    Le 25 avril dernier, le Mali a été frappé par une offensive conjointe des jihadistes du Jnim et des rebelles touaregs du FLA. La semaine dernière, à Nairobi, Emmanuel Macron a eu cette phrase : « Le départ des militaires français n'est sans doute pas la meilleure décision que les putschistes ont prise pour leur pays. » Est-ce à dire que la France se réjouit de l'échec militaire des Russes au nord du Mali ?
    Les Sahéliens en général – la situation au Burkina Faso et au Niger n'est pas non plus extraordinaire en termes sécuritaires – s'aperçoivent finalement que d'avoir sorti et chassé le partenaire français, c'est contre-productif. Parce que la junte malienne, je pense, a quelques jours à vivre ou quelques semaines à vivre. Aujourd'hui, elle est en position de faiblesse par rapport au FLA et au Jnim. Et donc le régime au Mali va changer dans quelques semaines, quelques mois, c'est inéluctable. Pour les Maliens, ils ont le choix entre les jihadistes intégristes – pas pour tous, mais ils sont quand même aujourd'hui les plus forts – et les rebelles du FLA, d'un côté, et de l'autre la vie démocratique, les libertés publiques, la vie d'avant au Mali, qui sont en danger. La vie au Mali risque de changer. Bien sûr, le président n'a pas fait la conclusion que vous avez tirée, mais c'est un constat clair. Si les Français étaient restés… Certainement avec une meilleure gouvernance d'Ibrahim Boubacar Keïta, qui faisait défaut parce que son action politique était insuffisante. C'est peut-être l'une des erreurs de Barkhane que d'avoir fait reposer la réussite de l'opération militaire sur un pouvoir politique faible qui n'était pas capable d'assurer les accords d'Alger. C'est l'erreur principale. Mais aujourd'hui, le Mali, dans quelques mois, ne sera plus le Mali d'il y a cinq ou six ans.
    Quel est, à votre avis, le scénario le plus probable dans les mois qui viennent au Mali ?
    Il y a plusieurs scénarios, je vais en donner deux pour être rapide. Le premier : si la junte et le président Assimi Goïta sont raisonnables, ils ouvrent les négociations. Il y aurait une période de transition de trois à six mois avec l'un des militaires de la Transition – je ne vais pas donner de noms, mais qui ne serait pas Assimi Goïta –, qui va jusqu'aux élections avec une période électorale dans trois ou six mois. C'est là que la question se pose : dans la gouvernance, dans le travail commun, comment intégrer le Jnim ? Le FLA, c'est peut-être plus facile, mais il faudra intégrer le Jnim. Je pense que le Jnim est prêt à déposer les armes et à arrêter la lutte armée, à condition de participer à la vie politique du pays. Pas de prendre le contrôle du Mali, mais de participer à la vie politique. La question qui va se poser pour nous, Européens ou Français, que fait-on ? Supporte-t-on cette transition dans laquelle le Jnim a un rôle politique ou on ne la supporte pas ? Je n'ai pas la réponse, mais c'est un vrai problème de conscience et un vrai problème politique. Deuxième scénario : la junte veut résister absolument, ne discute pas et, à un moment ou un autre, se retrouve en position de faiblesse. Les Russes sont en train de négocier leur départ, contrairement à ce qu'ils disent, mais des éléments montrent qu'il y a là les conditions des leur départ. Là, à un moment, la junte tombera. Si ce n'est pas négocié, ce sera certainement pire que s'il y avait eu une négociation. Après, pour prendre des exemples, on peut être dans un schéma à la mauritanienne, c'est-à-dire un régime religieux, un schéma nigérian, c'est-à-dire un État fédéral au Mali dans lequel quelques États ou un État appliquent la charia – c'est le cas au Nigeria – et d'autres non. Donc un État fédéral finalement, avec des régimes différents, qui garantit la représentativité et le rôle de chacune des communautés dans la vie du pays, la vie politique du pays, comme au Nigeria par exemple. C'est un schéma. Et après il y a le schéma ultime qui est celui de l'Afghanistan. Je ne souhaite pas qu'on puisse avoir un Afghanistan en plein cœur du Sahel, parce qu'après cela aura des conséquences sur toute la zone. Vous avez les pays du Sahel, mais vous avez la Guinée, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Togo. Cela devient compliqué.
    Vous avez des éléments qui vous indiquent que les Russes sont sur le départ de Bamako ?
    Ils négocient. Ils ont replié leurs positions. Il y a des négociations actuellement – après, tout dépend du Jnim, tout dépend de la junte – à la faveur desquelles ils seraient prêts à rentrer, moyennant quand même un certain nombre de garanties sur les actifs qu'ils exploitent aujourd'hui au Mali. Les mines d'or, par exemple, pour lesquelles ils n'ont pas très envie de se sentir spoliés, même si leur légitimité à les exploiter, à mon avis, est assez discutable.
    À Madagascar, où vous vous êtes rendu il y a six mois, le nouveau régime dirigé par le colonel Michael Randrianirina se tourne de plus en plus vers la Russie, notamment vers les militaires de l'Africa Corps et vers les techniciens russes de la Commission électorale de Moscou en vue de la présidentielle de 2027. Qu'en pensez-vous ?
    J'en pense plusieurs choses. La première, c'est que, avec la perte d'influence, le départ ou en tout cas la minoration des Russes au Sahel, les Russes vont tout jouer sur Madagascar. Cela va être leur modèle, leur laboratoire, parce qu'ils ont des positions là-bas et que c'est une porte sur l'océan Indien. Il y a aussi une volonté et une vision stratégique. Nous, Français, avons intérêt à faire vraiment un gros focus avec beaucoup de moyens sur Madagascar pour contrer cela. Concernant leur influence réelle, les Russes ont très peu d'argent à donner, ils profitent beaucoup, notamment sur la question armée. Si on est très présents, nous, à Madagascar, pas sûr que les Russes réussissent à faire une grosse entrée et à établir une grosse emprise à Madagascar. Pour comprendre cela, il faut se mettre à la place des présidents : le président – Faustin Archange Touadéra, quand il a pris le pouvoir en 2016, ou Michael Randrianirina, ici – est désarmé. Il a besoin de développer son pays. Que fait-il ? Il va voir les uns et les autres. Il va voir le président Poutine qui lui dit : « Je te donne des instructeurs. » Le président Macron qui lui dit : « Je te propose un certain nombre d'actions économiques. » Donc le président Macron, la France en tout cas, n'est pas capable de donner ou de vendre au président Michael Randrianirina l'intégralité de ses besoins. On peut aussi le voir de façon moins conflictuelle, où un président africain, comme tout président, va chercher ses partenaires là où c'est le moins cher et là où il a des besoins. Madagascar, c'est un petit peu différent parce que les Russes, justement, vont vouloir jouer Madagascar comme une sorte de laboratoire de ce qu'ils peuvent faire en Afrique, compte tenu de leurs échecs au Sahel. 
    Ne pensez-vous pas que les Russes vont tenter d'avoir une relation d'exclusivité avec Madagascar ?
    Les Malgaches ne le souhaitent pas parce que la culture malgache, la culture d'un certain nombre de dirigeants malgaches, n'est pas tournée vers la Russie. Certains le sont, mais majoritairement non. Et l'intérêt du président Michael Randrianirina n'est pas de tout mettre dans le panier russe. On le voit, les Russes sont en Guinée depuis 1960. Ils ont fait zéro route, zéro école, zéro hôpital. Ils ont fait des routes pour les mines, mais pas pour la population. Tout le monde voit l'apport quasi nul, souvent prédateur, des Russes dans les pays africains. Les Russes donnent des armes. Nous, on ne donne pas d'armes, on les vend. Et parfois on ne le fait pas parce que, quand les militaires locaux ne sont pas formés, on ne donne pas d'armes à des gens qui ne sont pas formés. Les Russes le font. On ne donne pas les mêmes services, j'allais dire. Mais si la France prend conscience qu'il y a un enjeu stratégique majeur à Madagascar, notre présence actuelle, économique, politique, culturelle, devrait suffire à limiter en tout cas l'impact des Russes. Mais il faut prendre conscience de cela. Il ne faut pas les laisser faire.
     
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  • Le grand invité Afrique

    Ebola: «Il reste encore beaucoup de travail à faire», estime Florent Uzzeni de Médecins sans frontières

    2026/05/21
    En République démocratique du Congo, la riposte s’organise face à l’épidémie d’Ebola qui touche depuis plusieurs jours différentes zones de l’est du pays. L’épicentre se situe en Ituri, où est arrivé Florent Uzzeni, responsable adjoint des urgences pour Médecins sans frontières – Suisse (MSF), afin de coordonner la réponse de son organisation. Il décrit l’ampleur des besoins, particulièrement en Ituri.
    RFI : Vous venez d'arriver. Qu'avez-vous vu sur place ?
    Florent Uzzeni : J'ai vu beaucoup d'acteurs qui sont ici pour apporter leur aide. J'ai vu une coordination qui se met en place par le ministère de la Santé, par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Mais concrètement, il n'y a pas encore d'actions très efficaces sur le terrain. L'Ituri est éloignée. C'est long avant de pouvoir acheminer du matériel et des ressources humaines. Il y a une volonté que les choses changent, mais il reste encore beaucoup de travail à faire.
    Quand vous dites qu'il reste beaucoup de travail à faire, que manque-t-il concrètement ?
    L'exemple le plus frappant, c'est qu'aujourd'hui, dans Bunia, il n'y a plus de place dans les différents isolements des structures de santé. C'est-à-dire que si quelqu'un pense avoir Ebola ou a des symptômes, il ne peut pas être accueilli dans les hôpitaux, dans les centres de santé puisque tout est plein. Une des urgences est de mettre en place des centres de traitement, de pouvoir tester les malades qui sont suspects pour soit les prendre en charge dans le centre, soit les renvoyer chez eux, les libérer. C'est un problème majeur aujourd'hui sur Bunia, sur Mongbwalu. 
    Quand vous parlez de centres qui sont pleins aujourd'hui, de quel centre parlez-vous ?
    Je vous parle du centre d'isolement, de l'hôpital général de Rwampara, mais aussi des autres plus petits centres de santé ou petits hôpitaux ou cliniques privées de la ville de Bunia, qui avaient quelques lits pour isoler les patients. Il n'y a plus de place pour en accueillir de nouveaux.
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    Parlons de Mongbwalu. Quelle y est la situation actuellement ?
    La situation à Mongbwalu est tout aussi catastrophique, dans le sens où le centre qui pourrait accueillir ces patients est plein, et donc les malades restent dans la communauté au risque d'en infecter d'autres. C'est toute notre urgence et tout le travail que l'on essaie de faire avec le ministère de la Santé pour rapidement augmenter la capacité d'isolement des patients Ebola.
    Combien de patients Ebola sont aujourd'hui à l'hôpital général de Mungwalu ?
    Aujourd'hui, il y a 24 patients hospitalisés dans ce centre. Les chiffres fluctuent régulièrement, mais clairement, il y a un besoin d'augmenter, de doubler, de tripler la capacité de prise en charge des patients ayant la souche Bundibugyo d'Ebola. Les cas suspects ont aussi besoin d'être hospitalisés dans un isolement spécifique. Nous avons aussi ce problème que les tests prennent énormément de temps avant d'être acheminés à Bunia, d'être traités. Les patients occupent des places d'isolement pendant longtemps avant que l'on puisse confirmer ou infirmer leur statut sérologique et donc qu'ils soient, ou non, malades de la souche Bundibugyo d'Ebola. 
    Combien de temps faut-il attendre pour que les tests quittent Mungwalu pour arriver à Bunia?
    Il faut attendre plusieurs jours avant que les tests soient faits. C'est quelque chose de commun en tout début d'épidémie. Maintenant, les choses s'accélèrent et on espère que, d'ici à la fin de la semaine, le processus sera en place pour que l'on ait des résultats en moins de 24 heures, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
    Il y a également deux signalements à Fataki. Selon nos informations, MSF déploie également des équipes pour des cas suspects.
    Nous avons des équipes qui travaillent depuis des mois dans le camp de réfugiés de Fataki, un immense camp de plus de 65 000 personnes. Nos équipes, avec celles du ministère de la Santé, ont participé à la prise en charge de cas très suspects de la souche Bundibugyo d'Ebola. Malheureusement, un cas est décédé. Actuellement, nous faisons le suivi des contacts pour vérifier si les patients, les personnes qui ont été en contact avec ce cas, développent des symptômes ou non. Nous avons monté un petit isolement pour potentiellement pouvoir prendre en charge les cas suspects. Nous appelons tous les acteurs à ne pas oublier les besoins de la communauté qui ne sont pas que liés à la souche Bundibugyo d'Ebola. Vous avez toujours des femmes enceintes qui ont besoin de soins, des enfants qui ont besoin de vaccination, des cas de paludisme qui doivent être traités. C'est un vrai besoin des populations de Fataki. L'accès à l'eau est extrêmement faible. Nous appelons tous les acteurs qui sont mobilisés dans cette réponse à l'épidémie à avoir une vision globale et à offrir des soins de santé à l'ensemble de la population.
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